ENTRETIEN DU LUNDI - Éric Baradat et Pascal Bourgeais

Avec trois nouvelles médailles remportées (titres pour les U19 filles et garçons, médaille d’argent pour les U21), le palmarès des équipes de France jeune compte désormais 13 récompenses et poursuit sa très nette progression. Car avant 2012, la filière jeune devait se contenter de trois médailles. Les responsables des filières à la Direction Technique Nationale, Éric Baradat (féminine) et Pascal Bourgeais (masculine) livrent des explications sur cette dynamique qui semble durablement enclenchée.

Comment s’inscrit ce bilan de l’été 2017 dans vos filières respectives et quelles sont déjà les prospectives d’avenir ?
Éric Baradat :
Cet été est évidemment très satisfaisant pour le Parcours de Performance Fédéral (PPF) féminin avec la présence de nos 2 collectifs dans le dernier carré de l'Euro. Ce premier titre obtenu en U19-U20 a les contours de l'intelligence collective tant en interne dans l'équipe, qu'à la périphérie dans l'osmose avec le staff de France A , et dans la relation efficace entre le secteur fédéral et le secteur pro, lequel a réellement contribué à ce résultat. La présence des U17 en demi-finale est aussi un excellent résultat eu égard à la densité de l'Euro et à leur réelle progression durant l'été. Laurent Puigségur et son staff ont fait du très bon boulot et ont posé les bases de travail pour la génération 2000-2001. Derrière, notre collectif France Jeune Développement joue et jouera un rôle essentiel dans notre stratégie globale.
Mais ces résultats qui valident quelques orientations fédérales fortes prises sur l'olympiade, ne sont malgré tout que des cases à cocher en cours de route, car la seule évaluation demeure le renouvellement qualitatif du professionnalisme et de France A. Nous n'avons pas encore la redondance de résultats obtenus par les garçons, donc si le moment a été sympathique, il est maintenant derrière nous ! On s'est déjà collectivement remis au travail pour faire mieux demain et continuer à développer nos meilleures jeunes joueuses. Améliorons tout ce que nous pouvons améliorer et qui ne dépend que de nous !
Pascal Bourgeais : Certes la récurrence des résultats démontre que nous travaillons bien, mais nous  sommes lucides sur la nécessité de ne pas nous endormir. Nous restons attentifs et vigilants, bien concentrés sur nos objectifs avec la conscience de devoir améliorer certains aspects. La génération 2000-2001 est entrée dans le dernier carré du FOJE. S’il n’y a pas eu de médaille, le résultat n’est pas du tout décevant. Si on va au delà de cette analyse factuelle, on se rend compte que la génération 2000-2001 ne dispose pas forcément des joueurs exceptionnels décisifs dans les moments clefs pour annoncer qu’elle sera présente sur les podiums à l’avenir, mais ce n’est pas impossible. Soyons optimistes car, dans notre jargon, il s’agit d’une génération certes moins dense mais à maturité plus tardive. Il est intéressant d’observer que ces trois générations successives ont des profils forts différents qui en font une spécificité française très précieuse dans le contexte international et nous sommes aussi capables, au sein d’une même équipe, d’aligner des profils très distincts sur le même poste. Cette capacité à sortir des joueurs protéiformes est liée au travail des clubs capables d’attirer des joueurs dans notre famille du Handball. Ce dispositif de détection anime aussi les Comités, les Ligues et les Pôles. Notre maillage exceptionnel des Territoires - plus de 60 cadres d’État et de nombreux éducateurs bénévoles des clubs et des cadres de droit privé - est notre spécificité très enviée à l’étranger. Nos adversaires travaillent aussi avec une forte envie de nous faire tomber : à chaque fois nos équipes sont confrontées à des équipes très motivées.
 
Les équipes de France performent alors que les grandes nations traditionnelles (Allemagne, Danemark, Espagne Croatie) pour les garçons (Norvège, Russie, Danemark, Hongrie) chez les filles, sont bien présentes. Comment, en quelques années, avons-nous comblé notre retard et même pris de l’avance ?
Éric Baradat :
Nous n'avons aucune avance, mais nous sommes revenus dans la course durant l'olympiade ! Il faudra d'abord réitérer plusieurs fois la performance de cet été en s'inscrivant en demi-finale de façon quasi permanente, ce qui n'est pas gagné. Par contre, je suis heureux de constater que nos jeunes joueuses s'approprient le discours ambitieux prôné tant dans le jeu que dans l'attitude, laquelle pour moi est essentielle. Du coup, elles abordent les compétitions décomplexées et 3 facteurs principaux se conjuguent :
- le développement voulu par la FFHB du secteur professionnel féminin que nous amenons progressivement vers l'autonomie, son encadrement réglementaire et sa structuration globale, pour créer une économie mixte de la formation entre les pôles, les Centres de Formation, la LFH et les clubs VAP. Il fait mûrir nos meilleures jeunes en les mettant dans un niveau d'exigence quotidien plus élevé. Tout le monde en tire bénéfice, les clubs, comme les sélections...
- le dispositif "Espoir Fédéral" nous permet un accompagnement individuel global "pas à pas", certes très complexe et énergivore, des profils les plus prometteurs du système pôle espoir, lequel est en train de se transformer en profondeur grâce aux CTS, aux CTF, et aux élus dans les Territoires. Chaque acteur de ce système de performance est poussé à donner le meilleur de lui-même et à faire évoluer ses représentations.
- le niveau de résultat exceptionnel atteint par le secteur masculin, qui forcément fixe un cap plus exigeant pour le secteur féminin. Bravo et merci les gars !
Pascal Bourgeais : Je crois que nous avons trouvé une forme d’équilibre dans la relation avec le secteur professionnel et le Parcours de Performance Fédéral renouvelé. Nous avons appris à mieux travailler ensemble et il existe une forme d’équilibre dans la formation des  jeunes internationaux. Les clubs professionnels mènent à bien leur mission et nous pouvons nous permettre de moins solliciter nos joueurs des sélections U19 et U21, alors qu’il y a une dizaine d’années nous devions compenser parfois des déficits dans notre formation lors des stages des équipes de France. Les rassemblements et les compétitions sont mieux perçus par les clubs afin d’offrir à leurs joueurs un temps de formation dans un contexte international avec un ballon qui ne pèse pas le même poids. Le temps de travail est parfaitement complémentaire, et par conséquent le calendrier est équilibré. Il y a encore quelques années, les jeunes internationaux bénéficiaient seulement de 3-4 jours de repos à leur retour de la compétition estivale. Aujourd’hui, le temps de régénération est pris en compte dans une relation gagnant-gagnant.
 
3/ Selon vous, quelles sont les différences d’approche, si elles existent, de conception, d’allocation de moyens, d’outils, pour chacune des filières ?
Éric Baradat :
Le développement du professionnalisme au masculin a comme dans tous les sports, un temps d'avance sur le secteur féminin, mais aujourd'hui le handball professionnel féminin français est un beau produit dont nous devons tous être fiers. L'équipe de France vice-championne olympique en est la vitrine commune mais le handball des clubs d'élite se développe avec force. La FFHandball décline le mot « parité » au quotidien depuis longtemps donc il faut surtout remercier les décideurs d'avoir toujours donné les moyens au secteur féminin de son développement. Les résultats actuels confortent cette stratégie ! Les deux filières échangent beaucoup sur la stratégie générale mais chacun construit aux plus près de ses besoins, et nous aurons 2 PPF différenciés en conservant une cohérence fédérale globale, car la philosophie est la même, le projet fédéral unique.
Pascal Bourgeais : Dès lors où la fédération a fixé comme priorité la formation et l’accompagnement, avec une forte volonté de remporter des médailles, alors elle a donné des moyens à ses équipes. C’est une démarche indispensable à la performance et la fédération est en droit d’attendre un retour sur investissement. Au delà des moyens mis en place sur les équipes de France, tout le travail réalisé en amont des sélections est  financé très largement par nos Territoires et les clubs.

4/ Les staffs des équipes de France sont aussi étoffés que chez les A, avec des compétences spécifiques, qui différent d’un staff et d’une filière à l’autre ? Est-ce aussi une clef du succès ?
Éric Baradat :
Encore une fois, attendons, dans le secteur féminin, de reproduire la performance avec régularité avant de tirer des conclusions systémiques! Oui, la FFHandball nous donne les moyens de bien travailler et la liberté de nous entourer des personnes qui nous semblent les plus à même d'aider les joueuses, et oui, je suis convaincu qu'un staff uni et travailleur, qui fédère intelligemment les compétences autour des joueuses, est une nécessaire plus-value pour faire des résultats. Je me suis régalé cet été à animer le staff des U19, car comme les joueuses, il a beaucoup de caractère et il est engagé. La perf n'appartient toutefois qu'à l'athlète, j'ai cette conviction professionnelle chevillée au corps. Nous sommes des facilitateurs de performances, des accompagnateurs plus ou moins pertinents de celles qui la génèrent, pas plus, et ce rôle est déjà magnifique et très exigeant. Le plus important c'est toujours de partir de l'athlète, de construire autour d'elle et de ses besoins avérés, en comprenant la singularité de chacune, en imaginant avec elle "le rôle tenable dans le film", pour in fine, surtout faire émerger une expression collective performante. Au départ, il y aura toujours le potentiel des jeunes filles, avec leurs points forts et toutes leurs imperfections, qu'il faut savoir accepter pour mieux les gommer. Donc la clé du succès, c'est le réseau de détection fédéral! Il faut avant tout détecter de vrais potentiels en intercomités, les intégrer dans les pôles afin de développer en parallèle les savoir-faire et le savoir-être, l'ambition, l'enthousiasme et la confiance en soi, selon un chemin singulier avec chaque jeune athlète. Ce chemin est passionnant, tant pour la jeune joueuse que pour son encadrement !
Pascal Bourgeais : L’évolution du jeu et du contexte international justifie d’étoffer les staffs. Je pense en particulier à l’analyse vidéo qui nécessite des compétences élevées et le secteur médical. Avec un médecin et deux kinésithérapeutes, le staff est opérationnel mais travaille jusque tard dans la nuit. Au final, à notre retour, aucun des joueurs n’était inapte.
Sur l’aspect technique, si j’évoque l’équipe de France U19, il y a l’apport évident de Daouda Karaboué et de son expertise de très haut niveau. Éric Quintin avait aussi fait appel à Denis Lathoud il y a deux ans. Cette année Mathieu Lanfranchi nous a rejoints en stage.
Il faut songer aussi à former nos coaches : qui seront-ils dans 15 ans ? Comment les former et avec quels pré requis ? Car c’est sur le métier à tisser que l’on apprend à tisser.
 
5/ Si on englobe en plus les résultats des A cet hiver, le bilan est de la saison est exceptionnel : selon vous, existe-il une dynamique de la « gagne » ? La culture du succès est-elle abordée, fait-elle partie d’un élément constituant lors des rassemblements ?
Éric Baradat :
C'est indéniable qu'une dynamique s'est instaurée, mais le plus extraordinaire c'est d'arriver à l'entretenir dans un contexte où ne plus jouer la gagne s'apparenterait à un échec. Toutes les dynamiques sont vouées à s'essouffler si on ne sait pas se réinventer. C'est pour cela que ce qui doit nous animer collectivement, c'est avant tout ce qui reste à faire, pas ce qui a déjà été fait.  Continuer à se centrer sur des objectifs de moyens à mettre en œuvre est essentiel afin que demain soit mieux qu'hier. Penser tous les matins au réveil que les autres nations majeures travaillent elles aussi pour la gagne, essayer de toujours mieux optimiser nos ressources, et imaginer comment on peut faire mieux ensemble dans l'environnement français, aimer cet inconfort propre au haut niveau, amène à poser un regard amusé sur ceux qui passent leur vie à vous donner des leçons sans jamais sortir de chez eux…
Pascal Bourgeais : L’évolution des staffs explique aussi les résultats avec la capacité de la DTN à mettre en place des coaches qui sont d’anciens internationaux capables de faire passer des messages, au delà de leur qualité de formateurs. Éric Quintin et Yohann Delattre se sont formés et ont beaucoup travaillé au sein des pôles. Le maillot et la gagne font partie de leur patrimoine génétique. Ce n’est pas faire injure à leurs prédécesseurs, qui étaient d’excellents formateurs, que de dire que Yohann et Éric apportent une valeur ajoutée. Cette culture de la gagne est un élément central avec les A qui sont une locomotive exceptionnelle. Depuis leur naissance, les jeunes ont toujours connu une équipe de France A compétitive. D’une génération à l’autre, le climat n’est pas à la concurrence mais à une saine émulation. La construction de l’ambition qui mène à la victoire, partagée par les joueurs, se fait dans la durée et avec les moyens nécessaires. Jusqu’à présent, les jeunes joueurs ont connu un parcours doré. Mais pour continuer à gagner, quels efforts, quelles concessions sont-ils prêts à faire ? Enfin, le dernier point, est le défi que nous opposent nos adversaires qui nous poussent dans nos derniers retranchements et à donner le meilleur de nous mêmes.

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